Marcher pour le plaisir n’a pris tout à fait son sens qu’avec l’incitation toujours plus grande à la sédentarité. Autrefois, la marche était liée à l’activité laborieuse. Elle était indissociable de la vie quotidienne: l’enfant allait à l’école à pied par tout temps, la ménagère se rendait au lavoir, transportant son linge dans une brouette, le chef de famille se rendait à l’usine avec sa musette ou aux champs avec le bœuf ou le cheval. La voiture, en éloignant toujours plus du lieu de travail, va rendre inopérante la marche et la concentration de l’habitat a favorisé le développement des transports en commun.

 Jusqu’à la fin du Moyen-Âge, le déplacement privilégié s’effectuait à cheval ou en carrosse, privilège réservé à la noblesse. La marche était considérée avec mépris, le piéton était un pauvre bougre. Le pion était le fantassin, sens conservé dans le jeu d’échecs où le cavalier a plus de valeur. Le péon, en espagnol, est un paysan misérable. Les termes piétaille et piètre sont péjoratifs.La chaise à porteurs symbolisait en quelque sorte un clivage des classes. Le marcheur risque de se crotter.

Au début du 20e s., le sport venu d’Angleterre commence à se pratiquer. L’hébertisme met en avant la culture du corps. C’est une époque où l’on commence à prendre conscience des méfaits de la sédentarité qui gagne toutes les couches sociales. Cet hygiénisme naissant va favoriser l’essor de la marche en tant qu’activité. Les associations préconisent la gymnastique, mais la marche n’acquiert pas encore son statut d’activité autonome. Jusqu’à récemment, le Club Alpin la considérait simplement comme une préparation, un entraînement à l’alpinisme qui consistait en marches de préférence longues, difficiles et rapides dont témoignent les programmes.

Puis, l’hédonisme de la marche s’est fait jour. À l’attrait des sportifs pour la piste cendrée s’est ajouté pour beaucoup celui de la marche sans esprit de compétition et praticable par tous. Seuls les niveaux et la longueur sont limitatifs en fonction de l’entraînement, de la condition physique et de l’âge: simple promenade de quelques heures pour certains, ou randonnées d’une ou plusieurs journées, moyens de découverte que ne permet pas la voiture. Hélas, le remembrement, l’emprise urbaine et privative a porté atteinte, parfois de façon irrémédiable à ce patrimoine hérité de nos ancêtres, privant ainsi les citadins du plaisir de redécouvrir l’environnement naturel.

Dans les villes nouvelles, et la rénovation, l’on tente à présent de recréer un peu de verdure; l’on réhabilite les haies dans les campagnes encore verdoyantes. Le jardinage est en vogue et grâce à la prise de conscience de l’intérêt de la marche, l’on crée des circuits balisés pour atténuer cette frustration inhérente à l’homme autrefois nomade, menacé dans son équilibre même, par l’emprise toujours plus grande du virtuel et des déplacements routiers au quotidien.

 

Michel Moriame