Le danger ne vient pas seulement du ciel et de la terre mais aussi du fond des eaux : après le passage du héron qui a prélevé plus que la dîme, les convoitises d'un chat du voisinage, les larves de libellules, ces ogres des fonds aquatiques, dépeuplent à leur tour la mare. Il ne reste plus que 5 poissons dont 2 rouges, les seuls rescapés. Les trois survivants, qui ne doivent sans doute leur survie qu'à leur couleur sombre ont été si traumatisés qu'ils ne deviendront sans doute jamais des poissons rouges. L'on sait qu'un grand choc peut blanchir les cheveux : s'agit-il d'un phénomène comparable?

J'avais espéré que les naissances viendraient compenser les pertes (ceci me rappelle la réflexion de Napoléon au soir de la sanglante bataille d'Eylau : "Une seule nuit de Paris réparera tout ça"). Hélas, pas d'alevins, pas de relève, car c'était sans compter avec ces larves carnassières...

Ci-dessous, prélevés dans l'eau dormante de la mare, 2 spécimens représentatifs de larves qui appartiennent à la famille des Anisoptères (libellules proprement dites : au repos, leurs ailes restent ouvertes à l'horizontale alors que celles des demoiselles sont repliées sur le dos)

Cliquer sur les vignettes pour les agrandir

           Larve_1                        Larve_2

La 1ère larve est très vive : de forme hydrodynamique, elle se propulse par bonds en chassant l'eau par l'arrière : l'on aperçoit l'orifice à l'extrémité de l'abdomen. L'autre, massive, beaucoup plus indolente, attaque par surprise, en se cachant dans la boue : elle projette son masque au passage de la proie.

Larve2_dessous

Le masque vu de dessous .

Le masque ("bras mentonnier") vu de dessous replié évoque la gorge d'une grenouille. Il n'est autre que la lèvre inférieure dont les 2 premiers articles, fortement allongés, portent à leur extrémité des sortes de crochets. Le masque se projette pour saisir la proie, se replie ensuite vers la bouche où elle est déchirée par les mandibules.

Les branchies des larves de libellules sont rectales et donc invisibles de l'extérieur. Les larves de demoiselles très  allongées, plus graciles, possèdent par contre 3 branchies caudales externes plumeuses qui leur servent accessoirement de godille pour se déplacer dans l'eau. 

L'histoire de la libellule évoque le conte de la Belle et de la Bête : l'être effrayant, le moment venu, monte sur une tige et sous la caresse du soleil, se débarrasse de l'exuvie. Après séchage et durcissement de ses ailes, la libellule peut prendre son essor et virevolter, capturant en plein vol les insectes. Mais à la différence de la Belle, elle reste toujours redoutable (son nom anglais est très évocateur : dragonfly)

La vie larvaire des libellules peut se prolonger jusqu'à  5 ans alors que celle des demoiselles s'étend seulement sur quelques semaines au printemps. Les mues, également plus ou moins nombreuses selon les espèces, consistent surtout en l'acquisition des ailes qui grandissent progressivement sur le dos de la larve.

Larve_1__enveloppe

Voici l'enveloppe qui corsetait l'une d'elles : le tégument du masque est bien visible ainsi que l'ouverture par où elle s'est extirpée (tortillon blanchâtre). La dépouille "mise en scène", ne dirait-on pas la larve elle-même?

Accouplement des demoiselles :

Pour l'accouplement, les demoiselles forment "un cœur" et se posent sur une tige à l'inverse des libellules qui se reproduisent en vol. 

Ci-dessous, l'étonnant accouplement, d'après l'extrait d'une planche manuscrite des fameux "Mémoires pour servir à l'histoire des insectes" de Réaumur (1742).

Planche_reproduction

1ère phase (fig.1) : le mâle, positionné en vol au-dessus de la femelle, la saisit par le cou avec ses pinces caudales.

2ème phase (fig.2) : le mâle, tel un avion tractant  un planeur, entraîne la femelle "en tandem" jusqu'à un support.

3ème phase (fig.3) : la femelle recourbe son abdomen et le porte sous le ventre du mâle qui, de son côté, courbe son corps en arc.

4ème phase (fig.4 & 5) : l'oviducte de la femelle entre en contact avec l'organe copulateur du mâle situé  sous son thorax.

Une anecdote : récit de l'accouplement vu par  Réaumur

"Quoique le mâle se soit rendu maître de la femelle qu'il tient accrochée, il n'est pas en son pouvoir de consommer l'accouplement. Nous avons dit que celles de ses parties par lesquelles il doit être fait sont placées en dessous de son ventre, assez près du corselet; il y a loin de là jusqu'au bout du derrière de la femelle. Pour que l'accouplement s'accomplisse, il faut donc que celle-ci le veuille, c'est à elle à achever ce qui reste à faire. Mais il semble établi, par une loi de la nature, que les femelles ne se rendront au mâle qu'après leur avoir résisté. Parmi les insectes, si on en excepte les reines des abeilles, toutes paraissent au moins se refuser aux premières caresses du mâle : la demoiselle aussi semble d'abord peu disposée au désirs du sien.... Quand la femelle ne peut plus tenir contre de trop longues caresses, quand elle s'est déterminée à une action pour laquelle elle avait montré de l'éloignement pendant un temps assez long, elle contourne son corps ... et le porte sous le ventre du mâle qui de son côté, ne manque pas de courber son corps en arc. Mais à peine a-t'-elle fait parvenir le bout du sien vers le milieu du ventre de ce dernier, que, comme si elle s'en repentait, elle le retire en arrière, et reprend la première attitude. Elle tarde peu pourtant à courber son corps à nouveau, à en porter le bout plus loin, mais elle le ramène encore en arrière. Après avoir fait de pareilles façons 2 ou 3 fois, elle conduit enfin et pose le bout de la partie postérieure sur l'endroit du ventre du mâle où sont des parties propres à l'y fixer. Si elle ne l'a pas placé exactement sur le lieu où il convient qu'il soit, elle le fait glisser un peu en avant ou en arrière, selon qu'il en est besoin."