A l'occasion d'une reconnaissance botanique sur le Mont de Marcilly-sur-Tille

Augmenter la richesse de notre vision du monde de manière à ce qu'en fermant les yeux, l'on puisse évoquer le détail d'une pelouse naturelle, d'un sous-bois, d'une haie, d'un bord des eaux. Ne plus se contenter de voir indistinctement des herbes mais des graminées, non pas une feuille mais des feuilles, et que si l'on vous dit  "Dessine-moi une fleur", spontanément vous demandiez : "Laquelle?" et non pas celle de vos premiers dessins d'enfant : un cœur entouré de pétales. Je ne suis pas un botaniste. J'assure avec bonheur ma vocation désintéressée de botanophile pour reprendre ce néologisme qu'on doit à J.J. Rousseau.

Les orchidées offrent un parfait exemple du divorce entre spécialiste et amateur. J'ai acquis le "Guide des orchidées d'Europe", un ouvrage de plus de  600 pages, où l'on répertorie quelque 500 espèces : il s'avère utile certes, pour vérifier un détail ou une identification, mais il n'en reste pas moins que le texte m'apparaît comme une somme savante et assommante, propre à décourager les meilleures bonnes volontés. Les livres d'érudition sont cependant nécessaires, mais je ne prétend pas à l'érudition : mon attitude est hédoniste, sensuelle et poétique. Parfois, l'on trouve heureusement des spécialistes pédagogues qui savent oublier la terminologie savante et leur jargon pour donner surtout à voir et à comprendre...

La perfection et l'ingéniosité de la fleur qui va même jusqu'à produire le phéromone de la femelle pour leurrer le mâle, laisse songeur. L'ophrys abeille, à défaut d'être visité, "en désespoir de cause", se résoud à l'autofécondation au risque de dégénérer. "Pourquoi vouloir anthropomorphiser la Nature et faire le Cosmos entier à l'image de notre intelligence?" (Gide) : il me semble que la réponse tienne simplement à la reconnaissance objective de certaines réalités dont les orchidées nous donnent quelques exemples. Comment ne pas croire à une forme d'intelligence immanente animant le Créé?

L'orchidée est une plante presque mythique, liée à la sexualié, à la virilité, et qui doit sa renommée à ses racines tubérisées (orchis, du grec orkidion, "testicule" (cf orchite). Chaque année, l'une grossit en se gorgeant d'amidon durant la belle saison, et nourrira la plante de l'année suivante; l'autre,  flétrie à la fin du printemps, permet à la plante de se nourrir en utilisant les réserves accumulées l'année précédente.

Fleur à 6 divisions irrégulières : 5 sont plus ou moins rapprochées en casque; la sixième forme une sorte de lèvre pendante ou labelle, dont le rôle est celui d'un terrain d'atterrissage pour les insectes pollinisateurs. Au centre de la fleur, un organe charnu forme le stigmate et l'étamine unique dont le pollen est agglutiné en 2 massues appelées pollinies.

Selon Dioscoride, médecin grec du 1er siècle, la consommation du tubercule permet de déterminer le sexe du futur enfant : si la mari mange le gros tubercule, le bébé sera un garçon; si la femme consomme le tubercule flétri, elle aura une fille. J'ajoute, et ce que ne dit pas Dioscoride, et que je n'affirme pas non plus, c'est que si l'homme mange le tubercule fripé, il naîtra un garçon efféminé et si la femme mange celui rebondi, ce sera un garçon manqué! L'on retrouve ici la médecine des signatures en faveur au Moyen-Âge : déduire de l'apparence les propriétés médicinales de la plante. Bien qu'empirique, force est d'admettre que dans nombre de cas, la déduction n'est pas infondée (la noix est bonne pour le cerveau car les cerneaux évoquent les hémisphères cérébraux; la marron d'Inde est veinotonique car au printemps, la montée de sève du marronnier est très rapide; la chélidoine, de par la couleur jaune de son suc, quoique assez toxique, fut un des remèdes de la jaunisse). En vertu de ce même raisonnement, l'on a donc attribué au tubercule des orchidées des vertus aphrodisiaques. Récoltés en quantité, ils étaient réduits en poudre et vendus sous le nom de salep ("testicule de renard" en arabe). Les populations d'orchidées furent littéralement décimées avant d'être  protégées. En France, "l'homme pendu", orchis au labelle évoquant une forme humaine, était notoirement recherché à cet effet (les médecins légistes assurent que la pendaison entraîne l'érection!)

Mais revenons à des propos moins anecdotiques et plus pratiques. Considérons les orchis et les ophrys, genres les plus communs et les mieux représentés. Comment simplement les distinguer?

Caractéristiques de l'orchis :

-          feuilles basales en rosette

-          feuilles épaisses à nervures parallèles

-          inflorescence groupée

-          fleur munie d'un éperon ("l'homme pendu" fait exception : ce qui justifie son autre nom aceras, "sans corne" )

Caractéristiques de l'ophrys :

-          feuilles disposées le long de la tige

-          fleur isolée

-          fleur sans éperon

NB : les Dactylorhizes ("tubercules digités") longtemps considérés comme des orchis, forment à présent un genre distinct et dont la reconnaissance s'impose sur le terrain au cas par cas (nombreuses espèces hybrides ou caractéristiques différentes attribuables aux variations de l'environnement.

Orchidées du Mont de Marcilly-sur-Tille

Dans le sous-bois du Mont, l'on peut également découvrir une orchidée discrète, la listère ovale, listera ovata, entièrement verte, à racines multiples sans tubercule, 2 grandes feuilles caulinaires ovales, opposées; lèvre sans éperon, profondément bilobée : espèce résistante pouvant fleurir plus de 20 ans.

N'oublions pas la plus emblématique des orchidées, le Sabot de Vénus

Plus proche de Dijon, dans le Parc de la  Combe aux Fées de Talant , l'on peut trouver l'orchis bouc, l'orchis pyramidal  et l'homme pendu (et avec un peu de chance, les ophrys bourdon et abeille).